-Debris (Nouvelle)

“Stephen, lève toi, il est midi !” Aujourd’hui, étrangement, mon fils ne répondait pas. J’allai donc le réveiller. Je toquai. Aucune réaction de sa part. J’ouvris. Il n’était pas là. Steph avait disparu. Une simple lettre était posée sur son lit, pliée en deux. Elle m’était destinée ; « Maman » était inscrit sur le dessus, suivi de quelques lignes. La boule au ventre, je m’assis sur le lit de mon fils pour commencer à lire :
« Tout d’abord, je souhaite m’excuser, je ne veux pas te voir pleurer ni te savoir triste… Mais je t’en supplie ne préviens personne avant la fin de cette lettre. Je t’aime. Stephen. »

Larmes aux yeux et surtout morte d’inquiétude, j’ouvris la lettre. Souhaitant le retrouver rapidement, je lus au plus vite. Et s’il était en danger ?

« Par où commencer… On a tous une étiquette, au lycée ça marche comme ça. L’étiquette c’est ce que les gens voient de toi, ce qu’ils retiennent, et ce jugement nous suit tout au long de notre scolarité. Qu’est ce que j’étais ? On m’appelait le moche, l’inutile, le gros, le coincé ou même parfois  le lourd. Un peu violent, mais c’est comme ça et il faut faire avec. Alors j’ai tenté d’en rire. Au début, j’y arrivais. Le problème se trouvait peut être là. J’acceptais tout. Alors ils l’ont remarqué. Ils en ont pas mal profité d’ailleurs. Et je suis devenu très vite leur victime et souffre-douleur. J’ai lentement perdu tous mes amis.  À chaque fois que je m’asseyais en cours, ils riaient, ils chuchotaient, et partaient. Plus personne ne voulait rester assis à mes cotés. Imagine quand je participais en cours… Peu importe que je dise la bonne ou la mauvaise réponse ; ils se moquaient. Et tous les jours c’était de pire en pire. Des rires, ils passèrent assez vite aux insultes, que je ne citerais pas mais qui, crois moi, m’ont marqué. Et ne voyant aucune réaction de ma part, cela ne s’est pas arrangé. Je pris donc pour habitude, tous les matins, de garder mon casque aux oreilles, musique à fond, afin de ne plus pouvoir les écouter, refusant de les entendre encore me rabaisser, rire de moi, entendre et voir encore leurs grands sourires fiers. Et le soir, tous les soirs sans exception, je pleurais, après m’être trop retenu le long de la journée. Et chaque lendemain devint une souffrance. Mais je me répétais sans cesse qu’il ne fallait pas qu’ils voient à quel point cela me faisait du mal. « Ne montre rien, ne montre rien » cette phrase tournait en boucle dans ma tête.  Mais voilà, Maman, plus ça allait, plus je les croyais. Plus je me disais à quel point leur avis était le bon. À quel point j’étais moche, lourd et inutile. Chaque jour, je me rabaissais un peu plus, chaque jour, je me sentais de moins en moins confiant, et heureux d’être ici, regrettant presque d’être en vie, à ce point immonde, inutile, incapable de faire quoi que ce soit, même de hurler, de les frapper, d’avoir une quelconque réaction, de me bouger. Mais non, Maman, j’étais si faible, si bas ; au fond du gouffre, avec personne pour me tendre la main. J’étais si seul. Et aujourd’hui, Maman, je regrette tellement de choses. Me détruisant de plus en plus intérieurement, je me mis à me détruire extérieurement, à m’automutiler. C’était si stupide. Mais voilà où j’en étais. Voila, la seule façon de me couper du monde, de ma douleur, de cette honte si intense que je ressentais d’être… si … Moi. Je ne voulais pas mourir, paradoxalement, en faisant ca je voulais vivre mieux, oublier. Chaque goutte de sang me procurait une libération immense : presque de la joie. J’ai bien sur fini par en devenir accro. Tel un drogué, j’étais mal quand je ne me taillais pas. Plus un jour ne passa sans que je ne me coupe. Mon corps semblait avoir fait la Guerre, c’était affreux. Ce n’était pas si faux, au fond. Je pensais ensuite aller mieux, mais il suffit d’un mot, d’une seule insulte, et, l’espace d’un instant, la douleur mentale a dépassé la douleur physique. Encore plus qu’à leur habitude, ils me frappaient, se moquaient de moi, riaient encore plus fort… Ils m’ont poussé à mon maximum, la haine devint si forte. Pour la première fois, je dû partir aux toilettes pour m’entailler encore. J’avais passé une sorte de cap, de limite à ne pas dépasser. Je n’avais plus peur, plus aucune limite à l’automutilation. Je n’avais plus aucune raison de le faire, pourtant, je me coupais encore, juste comme
ça. Seulement voilà, mes scarifications se voyaient. J’avais beau tenter de les cacher sous mes manches longues, c’était l’été. Et, il faisait chaud. Sans réfléchir, une fois, je les ai remontées. Bien sur, dès cet instant, tout empira. Dès que l’un d’eux a vu mes cicatrices, il fit passer le mot à tous les autres. Des rires, des messes-basses se répandirent à mon propos. Mais dès le lendemain, ils arrêtèrent de prendre des pinces. Du lourd, ou moche je passais donc au dépressif, au suicidaire, parfois même au masochiste.  Ce n’est pas pour me plaindre, mais ils auraient pu venir m’aider. Non, aucun d’entre eux ne m’estimait malheureux à première vue. Qui était le plus coupable, à la fin ? Alors, de plus en plus et de pire en pire, je m’enfonçais dans l’automutilation et la dépression. Des cauchemars commencèrent à apparaitre, puis je pris presque peur de m’endormir. Vint ensuite les insomnies. Je plongeais, je plongeais plus profond ; si profond que plus personne ne m’y aurait retrouvé. J’étais plus bas que Terre. Mais ça ne pouvait pas s’arrêter là, il fallait rajouter des nombreuses crises de panique, avant et pendant les cours. Désolé Maman, je me sens maintenant si coupable de ne rien t’avoir confié… J’étais si fatigué, je dormais en cours. Résultat, en plus de ça, tu serais si peu fière de moi, mes notes ont baissé. Elles sont maintenant presque plus basses que Terre elles aussi. Les profs s’y sont mis eux aussi, comme s’ils me méprisaient… À la vue de mes notes, je n’en étais pas étonné, de toute manière. Ils avaient tous raison. Maman, j’essayais de dormir la nuit, j’en avais peur, j’avais peur de me réveiller à nouveau et de vivre encore et encore ce que je vivais. Je tentais de travailler, d’écouter, mais j’étais crevé, essoufflé, diminué, et démotivé. Une mort intérieure intense m’envahissait, j’étais comme gravement blessé. Alors j’ai pris une décision. Ne m’en veux pas, comprends moi, il n’y avait pas d’autre issue à cet enfer perpétuel. Regarde sous mon lit.

Je t’aime, Stephen »

Cette lettre ne me rassurait pas du tout. En séchant mes larmes, je me demandais comment j’avais pu ne rien voir, j’étais si coupable… Pitié qu’il ne lui soit rien arrivé… Je me penchai donc afin de regarder ce qu’il pouvait se cacher sous son lit. Il y avait un mp3, et une lettre. Sur la lettre était inscrite une liste d’instructions :

« I. Met les écouteurs et démarre sur ma playlist « Footing ».

II. Met toi à ma place. Imagine toi courir jusqu’à la forêt, après une journée aussi horrible que les autres.

III. Imagine le bonheur de sentir l’air contre ta tête.

IV. Imagine toi pleurer à la mort, t’arrêter contre cet arbre, plus grand et plus fort que les autres. L’appeler Arbre de vie. T’y plaire. Il est fort, il est grand. Personne ne peut l’atteindre.

V. Tu n’es pas comme lui, toi tu pleures. Parce que tu es petit et faible.

VI. Imagine maintenant la libération que de partir de là. De choisir cet endroit pour mourir en paix, loin du lycée, loin d’eux. Près de ta famille.

VII. Ne pleure pas, de là d’où je suis, j’y suis surement bien mieux.

Je t’aime si fort Maman. Stephen. »

En courant comme je n’avais jamais couru, ses écouteurs à mes oreilles, sa musique semblait si douce. Je couru donc jusqu’à cet arbre, plus grand et plus fort que les autres. En effet, ce  géant de la nature était majestueux. Et Stephen était là. Il n’était plus qu’un corps sans âme. Un corps pâle, froid, et inconscient. Plus rien ne battait. Ses poignets étaient affreusement détruits, ensanglantés. C’était atroce pour une mère de voir son fils comme cela. Je pleurais, surement comme lui, au pied de cet arbre. Jamais  je n’aurais cru ressentir telle douleur. Pendant que j’appelais les secours, j’y pensais. À tout ce que j’aurais pu faire pour le sauver. Je pensais d’abord que tout ça était de leur faute. À cette bande d’inconscients qui l’ont détruit pour se distraire. Que c’était à cause de ce harcèlement perpétuel qu’ils faisaient vivre à Stephen. Mais j’étais coupable aussi, c’était aussi ma faute, pas assez attentive aux signes qu’il m’envoyait. J’aurais pu l’aider, le sauver, mais je n’ai rien vu arriver. Ils ont détruit mon fils, et je n’ai rien vu… Le harcèlement qu’il soit scolaire ou non, tue. Il tue. Ne le laissez pas prendre vos enfants comme il a pris le mien…

Publié dans : Fictions |le 21 février, 2017 |Pas de Commentaires »

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